Kolumne
Une armée des Européens ou une armée européenne?
de Gilbert Casasus | Septembre 2019
« Une armée des Européens » ou « une armée européenne », le débat dépasse de loin la querelle sémantique. En réalité, il en va de la souveraineté européenne et de la relation entre l’Europe et les USA. Vaste sujet qui ne date pas d’aujourd’hui ».

Créée le 2 octobre 1989, soit à la veille du jour de l’unité allemande, « la brigade franco-allemande » devait consacrer les efforts militaires déployés par François Mitterrand et Helmut Kohl. En référence à la célèbre formule de l’ancien ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, Michel Jobert, elle devait « dessiner l’esquisse de l’esquisse » d’une armée européenne. Encore très balbutiante en 1992, cette unité donna naissance la même année à l’Eurocorps auquel se joignirent respectivement les trois autres États que sont la Belgique (1993), l’Espagne (1994) et le Luxembourg (1996). Transformé en 2002 en « Corps de réaction rapide européen » (CRR-E), ce contingent n’a pas été très présent sur les terrains d’opération ; exception faite de de son engagement en Yougoslavie et au Kosovo. Conçu au départ comme le symbole d’une future défense européenne, il est devenu le symbole du surplace militaire de l’Europe.

C’est à Saint-Malo, les 3 et 4 décembre 1998, que l’Europe de la Défense aurait pu prendre son envol. À la surprise générale, Jacques Chirac et Tony Blair avaient alors plaidé pour la naissance d’un nouvel « acteur stratégique ». Celui-ci en est toutefois resté au rôle de figurant. Maintenant les questions militaires dans leur domaine de compétence, les États membres de l’UE n’ont jamais fait de la défense une politique communautaire. Figée sur ses positions depuis plus de deux décennies, l’Europe n’a que très peu tenu compte des changements géopolitiques qui ont accompagné l’élargissement de l’Union européenne de 15 à 28 pays membres. Tel n’est pas le cas de l’OTAN qui, dès la chute du Mur, avait mesuré les nombreux avantages qu’elle pourrait tirer de l’adhésion des anciens pays socialistes au sein de ses instances politiques et militaires. Excepté Chypre, tous les États ayant rejoint l’Union européenne de 2004 à 2013 ont ainsi choisi de faire partie de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

C’est là un indéniable succès de l’administration américaine qui, même si l’UE ne le reconnaît pas, affaiblit considérablement l’idée même de « puissance européenne ». Bien que dotée de l’euro et d’une économie très compétitive, l’Union européenne a fait de sa propre politique de défense son talon d’Achille. À des années-lumière de l’esprit de Saint-Malo, qui dorénavant s’enfuit dans les profondeurs du Brexit, l’Europe militaire sera désormais privée de sa première force armée. Devant combler l’absence de la Grande-Bretagne, elle hésite pourtant à tracer les contours de nouveaux desseins stratégiques et à imaginer des solutions de remplacement que, tôt ou tard, elle sera obligée de prendre.

Enfermée dans leurs croyances du 20e siècle, la plupart des 28 États membres continuent d’avoir une confiance aveugle dans l’OTAN. Compréhensible à certains égards, cette attitude traduit néanmoins un délitement politique de l’UE qui ne peut que ravir son « allié américain ». Face au repli sur soi des USA, parfaitement incarné par Donald Trump, peu encline à suivre Poutine et prudente à l’encontre des velléités expansionnistes de la Chine, l’Union européenne pourrait se retrouver, comme la cigale de La Fontaine, fort dépourvue, faute d’avoir su se munir à temps d’une armée commune.

Après le départ programmé de la Grande-Bretagne, tous les regards se dirigent une nouvelle fois vers la France et l’Allemagne. Dotés depuis 1992 d’un « Conseil Franco-Allemand de Défense et de Sécurité », les deux pays ont désormais l’habitude de coopérer ensemble en matière militaire. Partageant plus ou moins les mêmes analyses sur les conflits en cours et sur les dangers, notamment terroristes, qui guettent le continent européen, les deux pays portent leurs efforts sur les programmes d’armement. En 2018, les deux ministres (femmes) de la Défense ont ainsi signé un accord de toute première importance sur le SCAF, à savoir sur ledit « Système de combat aérien futur ». Cette étape décisive, à laquelle s’est entre-temps associée l’Espagne, devrait se traduire par la construction d’un drone européen et par le renforcement des moyens alloués à la patrouille maritime.

Remplaçant à l’horizon de 2040 l’Eurofighter allemand et le Rafale français, c’est bel et bien la construction du « futur avion de combat franco-allemand » qui désormais retient toute l’attention des observateurs militaires européens, Suisses y compris. Projet ambitieux de huit à dix milliards d’euros, il a reçu le soutien personnel d’Ursula von der Leyen lors du Salon du Bourget en juin dernier, ce qui, selon des sources bien informées, aurait largement contribué à sa nomination à la tête de la Commission européenne.

Toutefois, le bilan militaire franco-allemand est loin d’être idyllique. Au-delà des succès industriels et d’armement, les divergences stratégiques et politiques entre les deux pays sont notoires. Analysées sur « le temps long », elles ne se sont pas estompées et continuent d’alimenter une rivalité que François Mitterrand et Helmut Kohl avaient, en leur temps, quelque peu essayé d’atténuer. La question de la défense européenne divise toujours les deux gouvernements. Certes employant des termes proches les uns des autres, ils ne parlent pas de la même chose. Tandis que les Allemands évoquent « une armée des Européens », les Français, à l’image de leur président, n’hésitent pas à se faire les avocats d’une « armée européenne ». Ce débat n’a rien de précieux. Il traduit deux conceptions opposées qui, à l’avenir ne manqueront pas de poser la question du maintien ou de la disparition de l’OTAN. Si Berlin se déclare encore profondément attaché à la protection du parapluie américain, Paris souhaiterait s’en détacher peu à peu. Condition sine qua non pour l’émergence d’une politique de défense européenne, l’indépendance de son armée constituera une réelle pomme de discorde entre les États membres de l’UE. L’actuelle querelle sémantique n’étant que le prélude d’une bataille qui n’a d’autre objet que celui de la souveraineté militaire de l’Europe.

*Gilbert Casasus est professeur en Etudes européenes à l’Université de Fribourg
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