Tribune

La liberté des femmes est une et indivisible

von Gilbert Casasus | September 2022
Présenté souvent comme l’expression d’un populisme ou d’un illibéralisme, le recul de la démocratie constitue un réel danger en ce premier quart du 21e siècle. S’il s’opère de façon manifeste dans certains pays, il prend des contours plus sournois dans d’autres. Au nom d’une liberté mal comprise, il s’installe subrepticement au sein de nos sociétés. Certaines idées, réservées naguère à la seule extrême droite, ont désormais acquis une notoriété encore inimaginable il y a vingt-cinq ans.

Première génération à n’avoir jamais connu de témoins de la Seconde Guerre mondiale, les jeunes d’aujourd’hui, au vote souvent plus extrémiste que leurs aînés, versent parfois dans un relativisme historique et philosophique qui fait froid dans le dos. Expression d’une société de la régression intellectuelle, il se décline au mode d’une actualité à toute vitesse qui ne prête que trop peu d’attention à ce que l’on n’ose même plus nommer les principes.

Parmi ces derniers, il en est un qui ne semble décidément plus faire recette, à savoir celui selon lequel « la liberté est une et indivisible ». Même si la Suisse est l’un des pays où il est le plus respecté, nul ne saurait le jeter ici aux oubliettes. Ne concernant plus directement la politique intérieure, le débat sur le port de la burqa ne s’est pas arrêté à la votation du 7 mars 2021. Si plus personne ne désire qu’il ne réapparaisse sous cette forme, il est désormais temps de le replacer dans le contexte historique de ces douze derniers mois. À l’époque, au plus grand dam d’une gauche bien-pensante et de partis bourgeois retranchés dans l’arsenal idéologique du libre exercice religieux, seule l’UDC avait su tirer profit de ce scrutin. Le parti blochérien avait malheureusement raison, engrangeant une victoire électorale que ses adversaires les plus féroces lui avaient offerte sur un plateau.

À la fin août de l’année 2021, les États-Unis se sont retirés de l’Afghanistan. On connaît la suite. Un an après, au péril de leur vie, de jeunes Iraniennes manifestent pour s’habiller comme elles l’entendent. Là, on risque de connaître la suite que l’on devine dramatique ! Qu’elles soient à Kaboul ou à Téhéran, ces femmes ont non seulement droit à notre plus grand respect, mais d’abord à notre plus grand soutien. Proches et distantes à la fois, victimes des frères ennemis chiites et sunnites, elles subissent la loi masculine du plus fort et sont astreintes à porter sur leur corps ce qu’une journaliste iranienne réfugiée appelle dorénavant « une prison ».

Aveugles ou imbécilement crédules, trop d’occidentaux continuent pourtant de plaider, en pleine confusion politique et idéologique, pour un dialogue un peu trop conciliant avec des dictatures qui n’ont comme unique loi que celle de la charia. Tel est aussi le cas en Suisse, où la Confédération finance gracieusement des études islamiques et sociétales. Placées à l’exemple de l’une ou l’autre d’entre elles sous la direction d’universitaires plus prompts à critiquer le modèle laïc français que de condamner les violences et les outrages de certains régimes musulmans, elles peuvent offrir une lecture biaisée des réalités régionales, cultuelles et culturelles. Dans une lettre parue dans un quotidien romand, une universitaire française avait ainsi dû contredire son collègue, professeur en islamologie. Visiblement peu renseigné sur les parcours de vie des terroristes du 13 novembre 2015, celui-ci aurait cru bon d’affirmer que l’intégration « diminue les risques de radicalisation ». Ce qui est faux, comme le sont d’autres idées-reçues concernant les auteurs des attentats, jugés cette année par une cour spéciale à Paris. Toute déclaration ou tout jugement mérite une part de discernement qui manque souvent à certains auteurs. Ainsi, n’existe-t-il nul meilleur argument que celui de leur rappeler que le combat pour la libération de la femme est d’abord celui de disposer, comme bon lui semble de son corps, et donc aussi de ses habits. Ou pour le formuler autrement, que cette lutte incessante s’exerce tant à Fribourg, à Lucerne, qu’à Kandahar ou à Ispahan, car là aussi, « la liberté devrait être une et indivisible ».

Aujourd’hui, qu’elles vivent en Afghanistan ou en Iran, ces citoyennes comptent parmi les plus opprimées au monde. Leur combat est aussi devenu le nôtre, soit aussi de nous Suisses.  Obligées, par les ayatollahs et autres Talibans, de porter un bout d’étoffe sur la tête ou un tissu les étouffant de la tête aux jambes, ces femmes sont plus que jamais, et pour paraphraser le poète Louis Aragon, « l’avenir de l’homme ». À condition toutefois de défendre nos valeurs universelles ; de ne pas laisser aux adversaires des Lumières la défense d’une cause dont ils ne se servent qu’à des fins nationalistes et de faire preuve de cette nécessaire clairvoyance politique qui nous rappelle que toute référence à « Dieu, la patrie et la famille » a toujours pour origine l’extrême droite. Giorgia Meloni vient d’ailleurs de nous en apporter cruellement la preuve. À quand cette intelligence des forces démocratiques, et notamment de la gauche de gouvernement en pleine déroute philosophique, de s’en apercevoir à temps, avant qu’il ne soit trop tard ? « Plus jamais ça » peut-être, mais seulement si, tout responsable politique, médiatique et a fortiori scientifique, ne se laisse plus influencer par ce que l’on a parfois de la peine de nommer, et à juste titre, « le déviationnisme ».
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