Kolumne
L’Europe puissance, victime de l’élection de Joe Biden?
von Gilbert Casasus | November 2020
L’Europe puissance sera-t-elle la victime de l’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis ? Formulée en ces termes, cette question peut surprendre, d’autant que la majorité des dirigeants européens n’a pas caché sa satisfaction à l’annonce de la défaite de Donald Trump.

En délicatesse avec l’Union européenne, le président encore en exercice n’avait pas cessé de la dénigrer ou de la réduire à cette portion congrue qu’il aurait tant désiré qu’elle eût été. Par conséquent, son échec est aussi celui de l’image que près de la moitié des Américains se font de l’Europe.

Toutefois, cette analyse est trop réductrice pour qu’elle puisse être prise en compte. Alors que Trump avait réussi à fédérer une large alliance européenne contre les États-Unis, Biden risque de la faire voler en éclats. À l’heure où Emmanuel Macron évoque une OTAN en « état de mort cérébrale », plusieurs membres de l’Union européenne espèrent désormais renouer avec un partenariat atlantique, auquel au fond d’eux-mêmes ils n’avaient jamais véritablement renoncé. Sous couvert de multilatéralisme, ils feront du renouveau de la coopération USA/Europe leur cheval de bataille et plaideront pour un retour aux sources, à savoir pour une sorte de comeback des relations transatlantiques ante-Trump.

Le risque du retour à la normalité
Partagée entre autres par une Allemagne soucieuse de maintenir sur son sol des troupes américaines que le président déchu comptait déplacer chez ses amis polonais, cette approche géopolitique pourrait faire de nombreux émules en Europe. Fidèle au vieil adage, selon lequel la sécurité des Européens ne peut être assurée que par les Américains, les atlantistes de tout poil retrouveront de nombreux motifs d’espérer. Le vent en poupe, ils invoqueront cette soi-disant normalité européenne que la fin de la Guerre froide n’est pas parvenue à effacer. Ainsi, créée le 4 avril 1949 pour protéger le monde libre, l’OTAN a survécu à toutes les péripéties de l’histoire européenne, sans que sa raison d’être ait été un instant remise en cause après la chute du Mur de Berlin.

Persuadées à tort ou à raison que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord demeure la seule alliance militaire à pouvoir défendre l’Europe, nombre de capitales européennes n’imaginent toujours pas d’autres modèles de défense continentale. Plus sceptiques envers les États-Unis sous l’ère Trump, les voilà rassurées par la victoire de Biden. Comme si de rien n’était, elles restent prisonnières de leurs représentations stratégiques qui, contrairement à celles des Américains, n’a guère évolué depuis le début du 21e siècle. N’ayant toujours pas compris ou voulu comprendre que les USA prônent le partage entre une « old » et « new » Europe et que leur engagement de politique internationale n’est autre que celui de leur désengagement militaire, elles épousent l’idée naïve ou complice de la mère nourricière et protectrice made in USA.

Se croyant libérés du fardeau trumpiste, les Européens pourraient perdre quatre années supplémentaires. N’en voyant pas la nécessité, ils renonceront alors, par leur propre faute, à l’Europe puissance. Non seulement ils se priveront d’une force que nul autre ne leur octroiera, mais aussi feront-ils le jeu de ceux qui les empêchent de se doter d’une défense digne de ce nom. Aujourd’hui, au bénéfice des autres, qu’ils soient Chinois ou plus encore Américains, l’Europe a peur d’elle-même, peur d’être ce « global player » qu’elle devrait être pour continuer d’exister.

Placée devant de nouvelles responsabilités internationales, l’Union européenne n’a plus le choix. Soit elle se conforme une fois de plus au schéma transatlantique qui ne lui garantit plus la protection et la sécurité auxquelles elle aspire ; soit, elle s’affirme par elle-même, se prémunit des dérives illibérales qui, d’ores et déjà, avec la complicité des USA, sévissent dans les PECO et développe par elle-même une politique étrangère de sécurité commune dont elle assumera l’entière responsabilité. Avec Donald Trump, l’Union européenne avait peu ou prou appris à ne pas se laisser bercer d’illusions. Avec Joe Biden, cela ne sera pas forcément le cas. Sa victoire est certainement une excellente nouvelle pour des millions d’Américains, pour le climat et pour l’État de droit. Mais l’est-elle aussi pour la construction européenne ? Là, rien n’est moins sûr !
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