Tribune

Chine et Taïwan : quels risques ?

von Laurent Wehrli, Vice-président de l'ASPE | November 2022
Les relations entre la Chine et Taïwan se sont pour le moins détériorées depuis quelques années. La vision politique du Gouvernement chinois et de son président en faveur d’une seule Chine et de rétablir l’autorité chinoise sur Taïwan s’est accrue. En parallèle, le soutien des Etats-Unis et des pays occidentaux à Taïwan s’est mieux affirmé ; soutien qu’il convient bien entendu de mettre en relation avec la lutte de pouvoir entre les Etats-Unis et la Chine. D’ailleurs, plusieurs Etats occidentaux et liés auxEtats-Unis ont augmenté leurs déclarations de soutien, mais pas pour autant leurs actions. Ainsi, par exemple, il n’y a pas eu d’interventions formelles pour que Taïwan soit reconnu par les instances onusiennes.  

La pression actuelle de la Chine sur Taïwan et son retour dans la « mère patrie » est sans aucun doute lié au Momentum politique chinois avec le prochain Congrès du Parti communiste chinois (PCC) et la proposition de réélection du président Xi Jinping pour un 3e mandat – exception confirmée par le vote modifiant la Constitution chinoise qui prévoyait une limite de deux mandats. Dans le discours motivant cette réélection, nul doute qu’un tel succès – historique – du retour de Taïwan serait vu comme très positif par le pouvoir actuellement en place en Chine.

En ce début d’année, ce calendrier a nourri des inquiétudes d’une action en force de la Chine contre Taïwan en parallèle de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, considérant que les autorités chinoises ont pu imaginer que les Etats-Unis et les pays occidentaux, notamment européens, étaient captés par la nouvelle situation géopolitique liée à ce conflit et n’auraient donc pas la capacité de gérer un « deuxième front » en s’engageant fortement, voire militairement en faveur de Taïwan.

La Chine se devant de respecter pleinement la trêve olympique – rappelons que les Jeux olympiques et para-olympiques 2022 se tenaient à Beijing –, cela a permis aux instances chinoises concernées de découvrir plusieurs éléments qui ont sans aucun doute relativisé la réflexion quant à cette fenêtre d’action : bloc occidental bien plus solide qu’imaginé ; lien réaffirmé entre les Etats-Unis et les pays européens, membres ou non de l’Otan ; renforcement de la valeur de l’OTAN et de la volonté des pays membres de s’y engager pleinement ; demande d’adhésion de nouveaux pays à l’OTAN ; actions conjointes de sanctions lourdes même dans des secteurs péjorant les pays occidentaux et leur population, mais reconnus et validés au nom des valeurs – notamment Démocratie et Paix – communes et considérées comme devant être soutenues alors qu’elles sont mises en danger par cette violation du Droit international que représente l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, etc. Des éléments et réactions qui pourraient alors se dupliquer contre la Chine en cas d’invasion de Taïwan !

Est-ce pour autant que tout risque d’une telle invasion est à oublier ? Hélas, non ! D’abord, et la diplomatie chinoise est très active à ce sujet, la question de savoir si l’invasion de Taïwan serait une violation du droit international – ou pas – existe : est-ce, comme les autorités chinoises veulent le démontrer, une question interne à la Chine ? L’action réussie des autorités chinoises de diminuer drastiquement le nombre de pays qui reconnaissent formellement Taïwan comme un Etat indépendant en est sans aucun doute l’une des preuves patentes. Ensuite, parce que la Chine demeure une puissance militaire toujours plus forte et toujours plus capable de projection de ses forces. Ainsi, après un deuxième porte-avion, un troisième, le Fujian, du nom de la province qui se trouve juste en face de Taïwan, a été mis à l’eau le 17 juin 2022. Les « manœuvres » décidées après la visite de la présidente du Congrès américain et celle d’une autre délégation de parlementaires des Etats-Unis ont clairement voulu être une démonstration des capacités militaires chinoises. Enfin, rien ne dit que les pays dits occidentaux seraient prêts à développer des sanctions lourdes contre la Chine vu les conséquences financières et organisationnelles qu’elles représenteraient vu les interactions économiques fortes entre ces pays et la Chine, et vu que de telles sanctions s’additionneraient à celles contre la Russie avec leurs conséquences notamment en matière d’énergie. A contrario, une tentative d’envahir Taiwan serait aussi une aventure périlleuse, tant en termes militaires, face à des forces préparées depuis des années, que d’image, sans omettre le profond déséquilibre qu’elle provoquerait dans l’ensemble de la région.

Comment cela peut-il évoluer ? Jusqu’aux conclusions du prochain Congrès du PCC et la réélection sollicitée de Xi Jinping, les tensions peuvent encore être augmentées, surtout si les autorités chinoises ont le sentiment que les Etats-Unis et les pays qui leur sont liés émettent des signaux considérés comme agressifs face à la Chine, auxquels le « candidat » Xi Jinping ne pourra pas ne pas réagir, s’il ne veut pas apparaître comme « faible » face à sa population et aux membres du PCC. Rappelons ici que le patriotisme et même le chauvinisme sont des sentiments forts en Chine, d’ailleurs régulièrement exacerbés par le régime ! Après une réélection de Xi Jinping, on pourrait être tentés de penser que la tension retomberait et que le risque s’éloignerait. Mais rien ne l’assure, le retour de Taïwan dans la « mère patrie » demeurant un concept vivant en Chine.

Et alors ? Le statuquo actuel, certes imparfait aux yeux de ceux qui souhaitent un Taïwan indépendant et reconnu comme tel par la communauté internationale, est actuellement peut-être le seul compromis assurant la paix en évitant un conflit qui entraînerait des conséquences lourdes pour le monde entier, alors que ce monde est déjà fragilisé par les crises actuelles sanitaires, climatiques, énergétiques, militaires (conflits en Ukraine, en Syrie, au Yémen, dans la région subsahélienne, etc.). Cela donnerait du temps à la diplomatie pour la recherche de solutions acceptées, sachant que la formule "un pays, deux systèmes" n'offre plus rien de crédible depuis la brutale reprise en main de Hongkong, et sachant aussi que la plupart des Taïwanais ne revendiquent pas l’indépendance complète !
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